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réformatrices, d'essence libérale, et des tendances conservatrices. Cette désunion amorce dans
les deux cas une fragilisation du pouvoir, qui va déboucher sur une révolution. Mais dans les
deux cas, le cœur même de l'identité bourgeoise demeure intact. La limite aux divisions de la
classe dirigeante ne tarde par à apparaître et se situe clairement en amont de tout événement
violent, qui renvoie immédiatement à de funestes souvenirs.
Face à une contestation radicale de plus en plus pressante, les autorités ont parfaitement su
assumer leur vocation de diriger l'Etat, et ont toujours préféré mener elles-mêmes des
réformes qu'elles ont pourtant de la peine à admettre, même si ces dernières sont réclamées
par des libéraux d'origine bourgeoise, de plus en plus nombreux. La force et le dynamisme de
la bourgeoisie de Genève réside dans cette attitude résolue d'action, baignant dans une
certaine incompréhension. Cependant, le phénomène de restauration, dont l'idée sous-entend
un retour à une situation antérieure, cache une évolution lente, tardive mais certaine du monde
bourgeois.
Le remarquable dynamisme de la bourgeoisie après l'annexion française doit beaucoup à la
frange libérale. Genève, à l'instar de son voisin français, connaît ses familles de "parvenus"
d'origine non-bourgeoise, mais qui réussissent parfaitement à s'intégrer au tournant du siècle
dans ces élites, tant par des alliances matrimoniales que par une position de fortune qui
s'affirme de plus en plus. L'assimilation est totale, si bien qu'en très peu de temps, ces
nouveaux rameaux se fondent complètement dans la masse des élites. Association logique
d'un passé glorieux avec une richesse nouvellement acquise, ces intégrations de nouveaux
bourgeois permettent aux anciennes familles, entre autres facteurs, de se maintenir au sommet
du pouvoir économique de la cité.
Entre révolutions française et radicale, dans une Genève comme suspendue entre tradition et
modernité, les élites réussissent parfaitement à conserver leur leadership politique jusqu'en
1846. Le mouvement libéral, sur lequel tout le processus d'industrialisation va reposer, est à
l'origine issu de ces élites et des nouveaux venus qu'elle veut bien accommoder. Les nouvelles
pensées politiques et les nouvelles technologies pénètrent à Genève par le biais d'anciennes
familles de la République, qui eu ont les moyens de les découvrir à l'étranger ou d'envoyer
leurs enfants en formation à l'extérieur. Mais cette marche en avant de la bourgeoisie reste
marginale et discrète.
1.2. Renaissance économique
Le régime de la restauration, surnommé "les 27 années de bonheur", correspond sur le plan
économique à une période où le tissu bancaire privé connaît une période de croissance, après
les déconfitures liées à la révolution française (qui ont touché essentiellement des banques) et
les attentes déçues de la période d'annexion à la France (qui concernent surtout les affaires de
négoce).
De fait, la bourgeoisie genevoise a une prédisposition au développement des affaires
internationales de par l'éclatement géographique de ses membres, qui lui confère une grande
force d'action. C'est ce que Herbert Luethy définit comme une toile d'araignée des réseaux
familiaux. Cette toile est un maillage complexe de liens familiaux s'étalant sur plusieurs
générations, qui est une conséquence de l'endogamie des familles bourgeoises de la
République sur plusieurs siècles, ainsi que du fonctionnement de la bourgeoisie qui s'appuie
sur de rares nouvelles admissions. Les élites genevoises, tout en pratiquant rarement les
mariages consanguins, se retrouvent à la fin du XVIIIe siècle toutes apparentées à des degrés
divers. Ces liens fondent une forte solidarité de classe. A partir de ce socle solide, les
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